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       Les Théokosmoechthés

     

       C'était il y a fort longtemps, ou peut-être hier dans une verdoyante forêt d'Europe perdue entre la France, la Suisse et l'Allemagne. Il ne résidait dans ses bois, depuis maintenant bien des siècles, qu'un petit groupe d'une centaine d'individus, qui prospéraient ici avec les moyens que leur fournissait la nature. Ce village caché au cœur de cette végétation abondante était habité par les Théokosmoechthés*, plus simplement nommés les Koschthés*. Jamais jusqu'à maintenant, ce groupe d'individu n'avait été découvert, ou même aperçu par qui que ce soit, échappant ainsi à l'asservissement, la domination, ou l'influence des technologies développées par les autres êtres qui peuplaient les environs. Toute leur vie n'était basée que sur la recommandation de Kirin*, l'oracle du village, suite à l'une de ses divinations:"Observe, apprend, cherche, trouve la connaissance, et garde-toi de la détruire."; tous suivaient ces paroles divines pour être menés vers la raison qui guidait leurs vies. Ainsi, toutes leurs coutumes ancestrales, leurs méthodes artisanales, tout cela se poursuivait au fil des siècles et se transmettait d'une génération à une autre dans l'échange de leur savoir-faire sans pareille. Ces êtres guidés sur la voie donnée par Meridieirin selon l'Eirinisme*, se contentaient de quelques bêtes de sommes élevés avec amour, d'une agriculture modeste mais respectable, d'une chasse contrôlée et rare, et d'un commerce sans argent pour vivre en harmonie avec leur environnement et avec eux-même.

    Au sein du village se trouvaient quelques moutons et vaches pour la laine, la viande, le lait ; des chiens pour la compagnie et la sécurité des bêtes de jour comme de nuit ; et des oiseaux sauvages recueillis et élevés pour s'en servir comme compagnon de route pendant les expéditions, d'éclaireur pour les patrouilles, et de messager pour les échanges épistolaires. Tous ces animaux acceptaient volontiers la présence de ces hommes avec eux, et préféraient rester ici-même plutôt que de se risquer à une vie bien plus inhospitalière maintenant qu'ils avaient trouvé des gens qui les aimaient, les protégeaient et apportaient à chacun d'eux une attention toute particulière. D'un autre côté, autour du village se trouvait ce qui s'apparentait à des espaces aménagés pour accueillir des arbustes à baies, des plantations de céréales, en plus d'une partie purement naturelle de la végétation dans un ensemble qui laissait le doute quant à la nature artificielle de cet endroit. En ceinturant le village dans un cercle végétal, des dizaines d'arbres encadraient les frêles maisons de bois. Ces majestueux végétaux devaient bien avoir une centaine d'années, et laissaient supposer que c'était l’œuvre des villageois... après tout, ils devaient bien s'être servi de bois pour construire leurs maisons. Le plus étrange était encore qu'aucune barrière comme nous en avons vue dans notre vie n'était présente: les animaux en bonne santé déambulaient librement entre les bâtisses, tandis que les autres, soit plus jeunes, soit fraîchement recueillis, soit plus affaiblis, se retrouvaient aux petits soins dans la maison du chef du village. Il était même rarissime que les bêtes soient abattues. De même, jamais nous n'avons vu revenir une expédition partie en chasse revenir avec plus de deux bêtes... c'était à se demander si la forêt était vraiment peuplée d'animaux sauvages ! Mais vu le nombre croissant d'animaux recueillis, il était clair qu'ils ne chassaient que selon leurs besoins.

    Plus étrange encore, les ressources vitales et les tâches à effectuer étaient équitablement réparties parmi tous les membres du groupe, tandis qu'il existait en parallèle un marché au fonctionnement particulier: quelques objets confectionnés tels que les cordes, ou bien des objets plutôt décoratifs se voyaient échangés contre d'autres objets, et non contre de l'argent. Nous avions beau leur en proposer, cela semblait n'avoir aucune valeur à leurs yeux. Le produit de ces échanges était toujours plus de nouvelles choses, et de nouveaux objets plus ambitieux encore, mais qui semblaient avoir une utilité... autre que décorative, évidement. Le bois semblait au cœur de toutes leurs constructions: les maisons, les uniformes qui s'apparentaient à des "armures", les ornements au-dessus des maisons, et même leurs ingénieux mécanismes... tout était de bois ou de plantes. Où que nous jetions un œil, nous ne voyions que déviation de végétaux en tout genre. En regardant d'un peu plus près leurs activités, nous retrouvions plusieurs catégories de celles qui sont des métiers chez nous, mais là encore, organisées d'une manière bien différente.

    Pour faire simple, une famille était assignée à un corps de métier pendant l'équivalent d'une semaine, et cela tournait entre toutes les familles du village - à la seule exception de la maison du chef. En effet, c'était le chef du village qui s'occupait de l'organisation, sa fille était l'oracle et était destinée aux conversations avec le Divin, tandis que les autres membres ne se préoccupaient que du bien-être de leurs petits protégés.

    Ainsi, une famille normale devait s'occuper d'un ensemble de métiers que nous nous efforcions de distinguer dans notre société moderne, comme par exemple, s'occuper des bêtes. La famille, en une journée, faisait la traite des vaches et des moutons, récupéraient la laine de ces derniers, et entassait le tout en début de semaine, en plus de leur fournir paille au bétail et de passer en revu les bêtes matins et soirs pour s'assurer qu'aucunes ne s'est blessée dans la journée ou dans la nuit. Puis, avec la laine obtenue, la famille faisait les cordages, et assemblait ces même cordes à d'autres éléments, pour ensuite les échanger à ceux qui désiraient cette création à la base, pour obtenir de nouveau matériaux et ainsi de suite. Seul l'hiver ralentissait cette entreprise, car il était hors de question de laisser les moutons mourir de froid par manque de laine.

    Pour la famille chargée des récoltes, rien de plus simple... ils devaient juste s'occuper des plantes toute une semaine, et quand les fruits devenaient mûrs, les récolter et les conserver dans un cabanon de bois qui servait d'entrepôt. Venu la saison des semences, elle devait planter les graines à un autre endroit que là où se sont faites les dernières récoltes. Aussi, à l'automne, une partie des membres de la famille se devait de récupérer des feuilles fraîchement tombées des arbres et de les placer là où le récoltes précédentes avaient lieu pour rendre à la terre sa fertilité initiale.

    Une autre famille, elle, s'occupait de patrouiller soit de jour, soit de nuit, et en alternant qui y allait, de manière à garder un œil constant sur la forêt, et les possibles gêneurs qui s'approcheraient trop de Fysikai-Anakalypsi*, leur village donc. Ils étaient toujours accompagnés par des oiseaux, et quand quelque chose se préparait, il n'était pas rare de voir des oiseaux, des bouts de papiers accrochés à leur patte droite, faire des allers-retours en emmenant d'autres membres dans leur danse, et quelques chiens en prime. C'était le signe que quelque chose n'allait pas, et il n'était pas rare d'en entendre parler dans les heures qui suivaient. C'était la sécurité du coin, et ils venaient régulièrement avec des animaux blessés, ou avec des objets trouvés qui n'étaient pas étrangers à mon petit groupe et moi-même, contrairement aux villageois qui semblaient renier complètement les possesseurs de ces objets qui nous étaient si communs.

    Une autre s'occupait de surveiller les enfants, et de les rassembler plusieurs fois par jour pour leur apprendre tout ce que j'ai dû moi-même apprendre à leur contact. En soi, le matin, les enfants étaient presque tous dehors avec le lever du soleil. Certains en profitaient pour s'isoler à trois ou quatre pour discuter, rigoler, passer le temps... tandis que d'autres préféraient soit dormir au chaud chez eux, soit se rendre à la bibliothèque du village - une maison de taille modeste, mais qui contenait un gigantesque savoir dans ses ouvrages - puis ressortaient pour lire et apprendre par eux-même. Ceux d'un âge un peu plus avancés, donc à peu près dix ans, avaient le choix entre continuer à flâner et apprendre par eux-même, ou travailler comme leur ainés. En soi, c'était assez étrange car la totalité des enfants de quinze ans et plus s'étaient tous résignés à effectuer le travail de leurs ainés, et semblaient s'épanouir dans leur tâche quotidienne.

    Plus tard dans la journée, les enfants qui n'avaient pas choisi d'aider leur famille se retrouvaient ensemble pour écouter un cours sur un sujet abordé les jours d'avant, ou entamaient un nouveau sujet dans un échange enrichissant et intriguant. Nous nous sommes parfois pris à poser quelques questions, et c'étaient ces élèves qui nous répondaient avec tant de candeur dans leur voix. Aucun de nous n'en revenions vraiment. Nous avons également pu nous joindre à une session d'apprentissage "sur-le-terrain" avec un demi-groupe. Dans ce type d'expéditions, les "éducateurs" faisaient découvrir sur des sujets réels des points importants pour leur apprendre le respect de la nature. C'était impressionnant de voir quelle passion ils mettaient tous à l'ouvrage pour transmettre leurs valeurs aux plus jeunes.

    Ils subissaient également une forme d'éducation religieuse, et même si je suis moi-même athée, j'ai remis mes convictions en questions lors des quelques interventions de Kirin auxquelles j'ai eu la chance d'assister. Cette atmosphère qui nous englobait, ce souffle de vent qui nous traversait et cette aura de fumée qui nous apparaissait, tout cela était si réel...

     

       Je suis resté avec mon équipe l'équivalent d'une année dans ce village. Au début, ils semblaient méfiants, mais nous acceptèrent finalement à bras ouverts après une petite dizaine de minutes. Après un moment, le chef du village nous fit faire un tour des maisons, et nous en avions pris plein la vue. A aucun moment dans ma vie entière je n'aurai pensé voir ce genre de petit coin tranquille habité par des gens comme eux. Ils étaient dès le départ ouvert à la conversation, et c'est ainsi que je pus en apprendre tant sur eux. Bien sûr, il était évident qu'ils ne devaient pas parler notre langue mais... à ma grande surprise, ils parlaient français ! Mais pas que... et je compris rapidement pourquoi en jetant un œil à leur bibliothèque: ils avaient là une étagère entière sur les langues anciennes, et une par langue qu'ils pratiquaient, comme l'allemand, le français, l'anglais, et le suisse... mais ça ne s'arrêtait pas là ! Tout le reste des livres étaient consacré au Moech*, leur dialecte, dans lesquels nous retrouvions des bouquins de grammaire, d'autres sur l'agriculture, d'autres sur la médecine par les plantes, et bien d'autres encore dont une majorité sur la gigantesque quantité de mythes et légendes qui fondent aujourd'hui leurs mœurs. J'étais soufflé. Et quand j'appris que tous ces livres avaient été entièrement manuscrits de génération en génération par les seuls chefs du village qui ont du défiler nombreux, je n'y croyais plus. Tout ça établit sur des siècles ?! ...c'était pourtant la vérité.

    Les jours passaient, et je m'attelais à les observer. Tous les jours, je prenais des notes sur une chose, tandis que les autres membres de mon groupe faisait de même sur ce qu'ils voulaient. Au final, je n'eus même pas besoin de recourir à leurs notes pour apprécier la variété et le vent de fraîcheur qu'offrait ce village. Un an à leur côté, ça m'a changé. C'était une expérience qui m'a fait réfléchir sur le "bien" de ma propre société sur ma vie... et je vais faire comme les villageois ici: rares sont les enfants qui, une fois adulte, quittent le village pour tenter d'expérimenter mon monde. Ils ne sont pas fous ! Je sais, à présent, que je vais rester avec eux.

    Mon groupe, s'il le veut, peut partir sans moi, je ne les retiens pas. J'ai été charmé, et je refuse de retourner dans un monde aussi aliéné que le mien par à peu près tout en fait.C'est juste que... vivre dans des cabanons de bois, communiquer avec les oiseaux, adopter et recueillir des animaux sauvages sans les mettre sous la contrainte, survivre par les moyens les plus simples, étudier ce que nous avons sous nos yeux, et se sentir en communion avec notre Terre Mère n'est rien de plus facile quand nous subissons tous les jours les aléas de la nature et ses changements parfois imprévisibles. Comment pourrions-nous prétendre de nos jours avoir tout expérimenté, alors que nous en oublions nos origines ? Les Koschthés, eux, y sont très attachés, et à présent, je comprends pourquoi.

    Eux ont aussi une famille, un travail, une culture de vie, et même des hobbies qui les guident vers le Bien, et qui les poussent à aider, échanger, partager, vivre en paix, et profiter de cette liberté pour expérimenter. Ils se donnent les moyens de réussir ce qu'ils entreprennent, et ils arrivent à leur but en conservant leurs racines en têtes. Voilà leur quotidien, voilà leur vie, et voilà à présent la mienne, car que sommes-nous vraiment si nous ne savons pas où nous allons, et d'où nous venons vraiment ? C'est pour toutes ces raisons, que je vous dis adieu mes chers compagnons, je ne vous oublierai pas.

     

    Rapport de Mission n°326, rédigé par l'agent_-_-_

    Nom de code: l'Aigle Noir

    Date: 14/01/18

     

    Réception du Rapport : le 05/03/18, par le Directeur du Congrès.

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    ( Il semblerait que le reste de la page ait été arrachée... )

     


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