• Chapitre 3

     

    Chapitre 3 - La conspiration des déchus

     

    Zyn se rendait dans la planque de la Meute du Silence. Encore affecté par l'altercation qu'il avait eu avec Hamel le jour précédent, il établissait son plan de vengeance avec deux autres de ses comparses. Bientôt, selon eux, la guerre tant attendue et la victoire qu'ils désiraient tant s'accomplira avec eux.

    "- Bien... Revoyons le plan, si j'ai bien compris, tu veux que l'on retrouve Hamel et Tyhor, et qu'avec leur mort, nous lancions la guerre en faisant passer leur assassinat pour un qui aurait été commandité par la Terre des Aigles..." commença un large dragon barbotant dans une mare d'eau de la grotte dans laquelle il se trouvait un peu à l'étroit.

    "- Je crois bien, renchérit Zyn. Pourquoi, vous voyez un problème là-dedans ?"

    "- Non, non... juste qu'on a personne à qui faire porter le chapeau, mais à part ça, ça n'a que 99% de chance de foirer..." ironisa le géant aquatique aux six yeux luisants verts et au large sourire.

    "- Arrête Loyd, ce n'est pas le moment. De plus, j'ai ouïe-dire que deux jeunes dragons s'étaient risqués à venir sur nos terres pour faire des "études de terrain" soit-disant. Pourtant, je ne les ai pas vu dans les parages pour l'instant... L'un de vous en saurait un peu plus à leur sujet ?" ajouta le deuxième dragon à l'œil gauche non-voyant.

    "- Non Konrhad, je n'en sais pas plus pour le moment, mais peut-être que Pyt' ou Kay' sauront nous en dire plus dans les prochains jours." répondit Loyd.

    "- ...De jeunes dragons dis-tu, hein ? Tu penses qu'on les croira capables de commettre un tel acte ?"

    "- Je te rappelle que c'est ton idée à la base, Zyn. Je ne fais qu'essayer de rendre ça suffisamment vraisemblable pour les habitants du Pic pour qu'ensuite ils nous aident à conquérir ces terres." poursuivit Konrhad.

    "- ...Rappelle-moi pourquoi tu te bats, juste comme ça...?" demanda le loup au borgne.

    "- Pour le plaisir d'être méchant...? Non, plus sérieusement qui ferait ça, hein ? Si je me bats, c'est pour retrouver mon honneur bafoué par ces ingrats !! Loyd et moi-même avons arrêtez ensemble cette fichue guerre qu'était la vôtre à l'époque, et voilà qu'ils nous envoient vous rejoindre comme des moins que rien ! Pas vrai vieux frère ?"

    "- ... Ils étaient si peu reconnaissants de nos actes... Nous leur avons fourni la paix par la guerre, comme ils l'ont voulu à la base, et puis on nous reproche de les avoir sauvés. Si c'est pas des bandes d'hypocrites dans leurs prisons dorés, je ne sais pas ce que c'est." renchérit Loyd.

    "- Ah ! Loyd, Konrhad... Si vous n'étiez pas avec moi, notre clan ne serait déjà plus que des cendres à l'heure qu'il est... Si vous saviez comme je suis ravi que vous soyez malgré tout à mes côtés, mes chers amis."

    "- Ne te réjouie pas trop non plus, Zyn. On a beau être de ton côté aujourd'hui, tu ne sais pas ce que demain nous réserve. Peut-être un jour serons-nous ennemis à nouveau et que nous ne le savons pas encore ?" philosopha Loyd, le regard dans le vague.

    "- Il ne sert à rien de se morfondre. Aujourd'hui, nous défendons l'honneur. Demain, nous défendrons nos droits ! C'est comme ça que ça marche avec ces crétins du Conseil." lâcha Zyn, sûr de lui.

    "- Dire que tu es le moins offensif de nous trois... Je dois dire que tes propos sont plus violents que mes plus affreux desseins. Tu tiens ça de qui ?" plaisanta Konrhad.

    "- Oh ? D'une certaine haine inculqué par un ancien commandant de l'Armé de la Terre des Aigles... Il semblait bon et se battait sans même réfléchir aux conséquences, mais il ne laissait derrière lui que des êtres affaiblis ou mourants. Il ne prenait même pas la peine de les achever !" enragea Zyn en repensant à ces sombres jours.

    "- Tu parles bien de...?" commença Loyd, offensé.

    "- ...Ah! ce cher Waros..." ajouta Konrhad partagé entre le sérieux et le rire. "Cela faisait bien longtemps qu'on ne l'avait plus entendu ce nom, pas vrai Loyd ?"

     

     ***

     

    Face à une foule intenable, Phyl hésitait à poser la patte vers le futur qui changerait peut-être les choses. Il se sentait seul, pris au dépourvu, loin du monde, recroquevillé dans son seul esprit sourd à tout ce vacarme. Ses peurs le paralysaient, il n'arrivait plus à réfléchir, malgré son cœur qui lui dictait d'avancer.

    Nhyr, percevant le corps tremblant de son ami, vint lui murmurer quelques mots rassurants. Phyl n'entendait pas à cause du bruit ambiant, mais l'intention le touchait. Son frère de cœur était là, lui aussi. Il avait besoin de lui pour se sentir mieux, et lui indiqua de monter avec lui. Le griffon jaune accepta, bien sûr, malgré l'incertitude du résultat.

    Ainsi, Phyl et Nhyr s'avancèrent devant un public qui passa de brouhaha à murmure en une fraction de seconde, jusqu'à laisser place à un silence religieux. Face à l'attention de tout le monde, Phyl se sentait d'autant plus nerveux. Il ne savait plus par où commencer. Il jeta alors un regard désespéré vers son ami pour qu'il lui vienne en aide. Un peu pris au dépourvu lui aussi, Nhyr essaya d'improviser dans son esprit une introduction au monologue de Phyl, même s'il n'avait pas vraiment prévu d'aller plus loin.

     

    "- Bonjour à toutes et à tous. Si mon ami et moi-même sommes venus vous rendre visite aujourd'hui, c'est pour vous faire part d'un projet. En premier lieu, si nous sommes ici, c'est pour étudier les terres que la Meute du Silence réclame si ardemment... Je sais que cela ne vous intéresse pas en soi, et ce n'est pas là la principale raison qui nous a poussé à organiser cette réunion en ce jour pour le moins particulier..." commença Nhyr.

    Le griffon doré jeta un œil à son ami qui semblait encore plus tétanisé maintenant qu'il considérait qu'il n'avait plus droit à la parole. Bien sûr, il essayait de lui faire comprendre que c'était à présent à lui de parler, mais le dragon émeraude n'arrivait pas à assumer cette tâche. Il incomba donc à Nhyr de tenir l'ensemble de la prestation en solitaire. Il le fit donc, un peu à contre-cœur d'abord, avant d'y mettre de plus en plus de conviction à mesure qu'il parlait.

    "- Ce projet dont je veux vous parler, c'est celui de mon ami ici présent. Phyl voudrait vous rendre vos terres, vos droits et vos libertés. Et c'est ensemble que nous arriverons à de tels résultats. Alors bien sûr, vous vous demanderez sûrement comment nous comptons y parvenir, mais en fait, ce n'est rien de bien compliqué. En tant qu'étudiants en Terre des Aigles, nous avons le moyen de communiquer avec le Conseil en direct, ce qui est un avantage considérable quand on y pense. Mon père y est aussi, et peut faire en sorte de faire entendre vos voix. Il suffirait par exemple que vous signiez une pétition pour faire reconnaître vos droits, qu'une majorité d'entre vous adhère au projet, et nous pourrions vous aider à retrouver un cadre de vie loin de la misère et de ceux que ces grandes institutions considères comme des déchets bons qu'à être envoyés chez ceux qui n'ont déjà pas grand chose, mais qui en plus voient leur population grandir avec leur besoin et leurs ressources s'amoindrir à vue d'œil, vous retrouvant ainsi de plus en plus confinés sur un petit espace." Il marque une pause. La foule commençait à rugir, signe que le discours obtenait les faveurs de certains. Encouragé par ces cris de cœurs, il reprit son monologue avec un peu plus d'assurance.

    "- Il suffirait que vous, mes amis, choisissiez de contribuer à ce mouvement pour rendre vos droits plus accessibles que jamais. J'aimerai qu'ensemble, nous puissions redonner à ces terres la liberté qu'elles méritent. Ceux que le Conseil des Sages ou l'Assemblée du Torrent ont banni, nous les renverrons chez eux. Vous voyez, les lâches dans cette histoire, c'est encore ceux qui préfère fuir le problème plutôt que de les résoudre tant qu'il en est encore temps. C'est à eux de mieux gérer leurs membres, ils n'ont pas à vous refourguer ces individus qui ont fait sombrer jusqu'à leurs propres familles ! Qui parmi vous font partis de ceux qui ont chuté avec un membre de leur famille de leur vivant ?"

    Une grande majorité de la foule leva une patte, un bras ou une aile pour certains afin de répondre à la question de Nhyr. D'autres accompagnants leur geste d'un retentissant "Moi !" crié en chœur.

    "- Et combien sont descendants d'individus natifs de ces terres ?"

    Cette fois, une faible minorité se manifesta. Le jeune griffon nota que Krocs et Gnion faisaient partis de ceux-là.

    "- Et enfin, qui parmi vous êtes des descendants de déchus, de bannis ou de damnés, et qui ont vu le jour sur la Terre des Ombres ?"

    Cette fois, un bon quart de la salle se manifesta, avec dans le lot sans grande surprise, Hamel et Tyhor. Nhyr remarqua cependant que quelques rares individus présents dans la pièce n'avait pas osé lever la main. Notamment une lionne et une espèce de tatou faisaient parti de ceux-là. Il pensa à aller les voir après son discours, puis revint sur le fil de l'action.

    "- A présent, combien parmi vous tous êtes prêt à soutenir notre projet ?"

     

    Le verdict était sans appel, la foule s'agita d'un coup dans un élan de joie. Ils semblaient tous partant, et il fut impossible de s'entendre penser pendant les deux minutes qui suivirent. Une fois le calme à peu près revenu, Nhyr acheva enfin son discours.

    "- Merci, merci beaucoup de l'engouement que vous portez à notre projet commun. J'espère vous retrouvez nombreux aux prochaines réunions qui se tiendront dans les jours qui viendront. A présent, si vous avez des questions, allez-y."

    La fameuse lionne qui ne s'était pas manifestée jusque-là leva la patte, gracieusement assise près de son jeune tigron à ses côtés : "- Excusez ma méfiance mais... Dans quel but avez-vous choisi d'étudier nos terres exactement ? C'était dans un cadre purement scolaire, ou cela tient d'une mesure politique tenue par le Conseil ?"

    Phyl, qui avait repris contenance depuis la fin de l'intervention de Nhyr, s'avança pour répondre à la question tout en coupant Nhyr dans son élan : "- C'était mon idée. Ils avaient besoin d'un moyen pour éviter la guerre, et j'ai trouvé un prétexte pour pouvoir vous venir en aide au plus près. Bien sûr, l'étude du milieu reste une part importante de notre venue ici, mais n'étant pas ma quête principale, j'ai préconisé de commencer par venir vous aborder avant d'entamer la phase de recherche. Et puis, nous avons également besoin de votre accord pour nous laisser le champ libre pour étudier les terres que vous convoitez."

    Le tatou qui se tenait un peu plus loin intervint à son tour : "- Et n'avez-vous pas déjà l'accord du Conseil ? Ce sont eux les véritables obstacles, pas nous !"

    Phyl, qui n'avait pas lu la lettre que Waros avait envoyé à son fils, ne connaissait toujours pas le verdict. Cependant, Nhyr vint à sa rescousse une fois de plus avec toute l'assurance de la fiabilité de son informateur : "- Oui, le Conseil m'a contacté ce matin. Nous avons été accepté sur cette mission, et nous avons leur accord pour faire nos recherches sur la terre convoitée. Autre chose ?" demanda Nhyr, le regard droit.

    "- Si je comprends bien tout, vous débarquez de nulle part pour nous offrir la bonne parole... Mais avons-nous l'assurance que vos promesses arrivent à terme ? Après tout, vous êtes encore jeunes et influençables... Le Conseil aurait pu vous embrigader dans une de leurs mascarades afin de gagner du temps sur d'autres plans. J'ose espérer que ce n'est pas une tentative de diversion !" lâcha Gnion, à la fois pensif et un peu acerbe.

    "- ... Je n'ai aucun moyen de vous prouver l'authenticité de ma parole, si ce n'est de vous demander de me croire. Pourtant, ce n'est pas ce que je vous demande. Je ne veux pas que vous croyez à des paroles sans fondement, je veux que l'on agisse ensemble pour vous, et que vous soyez les seuls bénéficiaires de cet acte de bonne foi. Et c'est à cela qu'était voué le discours que je vous ai délivré à l'instant." argumenta Nhyr, sous le regard d'un Phyl déconcerté par tant d'adresse à l'oral.

     

    Un lourd silence s'abattit alors sur la salle. Quelques murmures étaient perceptibles, mais plus personne n'osa poser de questions. Pensant alors son intervention terminée, Nhyr s'avança une dernière fois pour achever la séance devant une foule muette.

    "- Je vous remercie d'avoir prêté attention à notre projet. Je pense que nous en avons terminé, donc vous pouvez retournez à vos occupations." dit-il maladroitement.

    La foule commença alors à se disperser et la salle se vidait petit à petit. Nhyr remarqua que la lionne et le tatou s'étaient rejoins apparemment pour partager quelques informations qui se devaient de rester secrètes, étant donné que c'était à peine s'ils se murmuraient des paroles l'un à l'oreille de l'autre. Krocs était restée elle aussi, elle l'observer d'un air indescriptible. Une forme d'admiration l'emplissait quand elle regardait le griffon doré après sa brillante prestation. D'autres habitants étaient resté là, alors que la lionne, le jeune tigron et le tatou sortirent de la salle après un moment.

    "- Nhyr... merci."

    La petite boule jaune se retourna vers la voix, intrigué, pour voir son ami et frère spirituel lui accorder un air émouvant.

    "- ...Je n'ai fait que ce que tu m'as demandé... Je sais que tu tiens à ce projet, Phyl. Je n'allais pas te laisser tomber alors que le stress t'a rendu muet. On pourra dire que j'étais ton porte-voix, en quelque sorte."

    "- ...Oui, on peut dire ça... Mais, d'où tiens-tu cette éloquence ? Moi qui te pensait réservé et timide, comme moi, tu as maintenant la carrure d'un meneur... Explique-moi comment tu fais..."

    "- C'était... plutôt naturel en fait, répondit Nhyr un peu gêné par la remarque. Mais j'imagine que je dois tenir ça de mes parents...? Ils passent leurs journées à débattre au Conseil..."

    "- Hey ! T'était hyper convainquant Nhyr ! Je suis sûr que maintenant, vous vous sentirez moins seuls tout les deux, haha !" lança Tyhor, heureux pour le duo du ciel.

    "- En effet, on doit bien te reconnaître un talent d'orateur Nhyr. Par contre, Phyl... Qu'est-ce qui t'es arrivé ? Tu n'y arrivais pas ?" s'inquiéta Hamel.

    "- Je... J'étais paralysé de peur. J'ai simplement perdu mes moyens..."

    "- Et j'étais son joker... T'en fais pas, Phyl. Je pense que le message est passé." Nhyr s'approcha du dragon vert et posa sa patte sur l'épaule de son ami pour le soutenir.

     

    Soudain, les regards se tournèrent vers un trio qui s'avançait vers eux. Krocs et Gnion étaient là, accompagnés par un étrange individu. Nhyr avait du mal à définir en un seul mot ce que c'était, mais tenta malgré tout de le détailler. Ainsi, l'inconnu était un quadrupède plutôt grand, il avait des pattes et des rayures comme celles des tigres, une encolure, une crinière et une queue de cheval, et deux crocs proéminents qui sortaient de sa mâchoires comme deux rasoirs tranchants tandis que deux fines oreilles pointues comme des cornes étroites trônaient sur sa tête. Ses yeux étaient unis, d'un scintillant violet, et ses ailes étaient peu communes. Elles s'apparentaient plutôt à de longues feuilles effilées et couvertes d'un motif étrange et uniforme. Sur son front, l'animal possédait un autre type de symbole qui n'avait rien à avoir avec le reste. Cependant, il n'avait rien sous ses yeux qui indiquait qu'il était un originel.

    "- Pardonnez-moi de vous interrompre, mais j'aurais à vous parler." commença l'étrange animal.

    "- Je vous présente Kyrmao. C'est un peu notre chef, si on veut." ajouta Krocs, de sa timide voix.

    "- Appelez-moi juste Kyr, vous êtes nos invités, un peu de familiarité n'est donc que la bienvenue, ne pensez-vous pas ? Hamel, Tyhor, c'est un plaisir de vous revoir par ici. Comment se porte votre père ?"

    "- ...On peut parler d'autre chose que de lui...?" lâcha Hamel, piqué au vif.

    "- N'insiste pas Kyr, ils se sont foutus sur la gueule l'autre jour. Et ça l'affecte encore pas mal." insista son frère.

    "- ...Je vois. Ne t'en fais pas lui, Hamel, nous sommes d'anciens guerriers. S'il décide de s'en prendre à nous avec ses amis, nous sommes prêts. A part ça, qui sont ces deux jeunes gens que vous nous avez amenés ?" poursuivit Kyrmao.

    "- Voici Phyl, celui qui a demandé à venir vous faire ce discours. Et lui c'est Nhyr." répondit Tyhor.

    "- ...Hm ? C'est le jeune dragon qui voulait faire le discours ? Pourtant, c'était le griffon qui s'en est chargé. Je ne suis pas sûr de comprendre."

    "- En fait, j'aurais dû faire ce discours mais... Je n'ai pas réussi." déplora Phyl, la mine triste et le regard fuyant.

    "- Ne t'inquiète pas pour ça, mon garçon. Le trac arrive à n'importe qui. Il ne tient qu'à nous de le surmonter. Quant à toi, Nhyr, tu as été digne de porter le message de ton ami. Aux vues des réactions, je pense pouvoir affirmer que tu as fait mouche, malgré les inquiétudes de quelques uns. D'ailleurs, vous avez besoin de notre accord pour visiter les terres convoitées par la Meute du Silence, c'est cela ? Et bien, je vous l'accorde en tant que chef de ces lieux. J'espère que cela vous sera utile mes amis." affirma Kyrmao d'un ton humble.

    "- Merci..." murmura Nhyr, un peu déstabilisé par la prestance de Kyr.

    "- Tant que nous y sommes, avez-vous des questions à nous poser ? Sur l'endroit, ou autre ? Ce qui vous passe par la tête." ajouta Krocs, à moitié cachée par Kyrmao.

     

    Gnion vint de poser sur la tête de Nhyr et renchérit : "- Je suis sûr que vous en avez, les jeunots."

    "- A propos du Bois Dakalis... J'aimerai en apprendre un plus sur celui que l'on nommait ainsi. On nous a déjà raconté les faits les plus importants qu'il avait accompli, mais ça paraissait un peu résumé à mon goût." commença Nhyr en louchant sur celui qui était posé sur son front. L'oiseau retourna se poser sur la tête de Krocs, avant qu'il ne poursuive : "Pouvez-vous nous en dire plus à son sujet ?"

    "- Perso, je sais que ça va être long... Tu viens Hamel ? Je suis sûr que revoir des connaissances en attendant sera plus intéressant pour toi..." lança Tyhor, sur le point de partir.

    "- Ouais, j'arrive. On sera juste un peu plus loin, donc si vous nous cherchez, vous saurez où nous trouver." Il leva la patte comme pour les saluer et parti avec son frère.

    "- J'avoue qu'écouter pour la millième fois son histoire m'ennuie d'avance... Je vais faire un tour en salle des gardes. Salut !" Gnion reprit pour la troisième fois son envol et emprunta le long couloir que le petit groupe avait dû traverser avant de venir.

    "- Bien, maintenant que les désintéressés sont tous partis, je vais pouvoir commencer." compléta Kyrmao.

     

    Phyl semblait déjà las et s'assit sans grande conviction. Nhyr, quant à lui, s'assit à son tour et prêtait une oreille attentive aux infos que le chef du Pic de Roche allait lui révéler. Krocs restait là, en retrait, n'osant pas s'avancer dans sa grande timidité.

    "- Viens Krocs, ils ne vont pas te mordre." plaisanta Kyrmao en s'asseyant à son tour et en jetant un regard amusé vers l'intéressée.

    "- ...J-Je... d-d'accord." répondit-elle, apparemment prise au dépourvu. Elle fit quelque pas de plus, et vint se joindre au cercle en se faisant la plus petite possible.

    "- Bien. Tout d'abord, je dois vous révéler que Dakalis était mon père. J'étais encore petit quand il a combattu, mais je me souviens parfaitement de lui et du massacre qu'a engendré le conflit dans nos rangs. Il était plus grand encore que moi aujourd'hui. Ses ailes étaient pleines de plumes, contrairement à moi... et lui non plus n'était déjà pas un originel. Je suis le troisième de ma lignée, et également l'héritier de son influence. C'est lui qui m'a nommé chef de substitution si jamais il périssait au combat, et voilà où nous en sommes. Bien sûr, la colère et la haine furent les premiers sentiments qui se sont emparés de moi quand j'ai appris son funeste destin, mais quand j'ai compris que sa fin marquait aussi celle du conflit, j'ai longtemps réfléchi. Dakalis était un grand orateur, tout comme toi Nhyr. Il avait un don pour guider les foules, il nous avait le plus souvent invité à emprunter une voie plus pacifique que d'autres, mais quand le conflit vit le jour, il ne recula pas. Bien au contraire. Il fut le premier à combattre, et le dernier à mourir. Un véritable héros aujourd'hui devenu légende."

    Phyl sursauta d'un coup, non pas à cause de son monologue, mais à cause de tout autre chose : "- M-M-Mais... Cette marque sur ton front, c'est celle...!"

    "- Oh ! ça ? Je l'ai depuis que je suis né. Personne ici-bas n'a été capable de me dire ce qu'elle représentait, hélas." répliqua-t-il avec dépit. "Mais toi, tu sembles savoir..."

    "- C'est la même marque que celle de D.Univers ! Je l'ai vu dans les livres de la grande bibliothèque à l'Assemblée des Étoiles ! Tu serais... un élu ?"

    "- P-Pardon ? Moi, un élu ? Non, c'est impossible." affirma Kyrmao d'un ton définitif.

    "- Je ne crois pas que ce soit véritablement un élu..." essaya Nhyr. "Tu te rappelles du cours de Sayhri ?"

    "- ... Sayhri ? C'est qui ça encore !?" se vexa Phyl, contrarié.

    "- Notre prof d'histoire. Bref, si je me souviens bien, ceux que l'on qualifie d'élus sont forcément des humains... Donc logiquement, ce symbole ne peux pas dire que Kyrmao est un élu, étant donné qu'il n'est pas humain. Donc pour moi, cela veut juste dire que tu es l'un de ceux qui possèdent la bénédiction des Dieux, ou quelque chose comme ça..." déduit Nhyr, les yeux rivés vers le sol.

    "- Nhyr a peut-être raison..." ajouta Krocs de sa petite voix. "Peut-être que ton destin est scellé, toi aussi Kyrmao..."

    "- Pourtant, mon père aussi avait un symbole sur le crâne mais il était très différent de celui-ci. Il ressemblait davantage aux marques des originaux en fait... Même s'il n'en était pas un."

     

    Nhyr réfléchit un long moment. Puis une question vint le perturber. Il leva alors des yeux intrigués vers le chef du complexe, et lui demanda : "- Je peux te demander quelque chose...?" Le concerné hocha brièvement la tête avant de le laisser poursuivre. "As-tu déjà vu une sorte de dragon t'apparaître en rêve ?"

    Surpris par la question, Kyrmao eut un peu de mal à trouver la réponse tout de suite : "- Hem, et bien... Oui, quelques fois..."

    "- Et c'est toujours le même ? A quoi ressemble-t-il ?"

    "- Il me semble qu'il est couvert d'écailles noires comme la nuit, et est parcouru de symboles oranges ressemblants à des éclairs un peu partout sur le corps. Et ce symbole-là apparaît lui aussi beaucoup sur ses écailles, me semble-t-il." finit-il, encore perplexe. "Mais pourquoi cette question ?"

    "- ...J-Je... Disons que j'ai moi aussi eu récemment une apparition et... enfin..." balbutia le jeune griffon, mal à l'aise.

    "- De quoi parles-tu Nhyr ?" demanda Phyl d'un air inquisiteur.

    "- J-Je... Comment dire...? Si Kyr a des apparitions de D.Univers, c'est peut-être qu'il a un rôle important à jouer dans le conflit à venir...?"

    "- Ça ne répond pas à ma question, Nhyr." lâcha Phyl, presque acerbe. Il se plaça devant son ami et lui lança un regard insistant, presque terrifiant.

    "- J-J-Je... D-Désolé de ne pas t'en avoir parlé plus tôt, j'étais sûr que t-tu ne me croirais pas..." commença-t-il, les yeux fuyants ceux du dragon vert. "Cette nuit... Noylan m'est apparu et..."

    "- N-Noylan !?" lâcha Phyl, sous le coup de la surprise. "Tu te fous de moi...?"

    "- Pourquoi viennent-ils nous voir ?" s'inquiéta Kyrmao.

    "- Il ne t'a rien dit ?" ajouta Nhyr, surpris par la remarque.

    "- ...Pas que je me souvienne, non..." dit-il en regardant Krocs d'un air indescriptible.

    "- Je n'ai pas souvenir que tu m'as parlé de ça Kyr. Et j'y pense mais... Si Kyrmao voit dans ses rêves celui de qui il tient ses marques, alors toi aussi tu dois avoir ces symboles sur toi Nhyr !" déduit la chimère.

    "-... Pourquoi vous me regardez tous comme ça...?" demanda innocemment Nhyr face aux regards qui se tournaient vers lui avec intérêt. Ils ne vont quand même pas me raser pour vérifier, ou quelque chose comme ça... pensa-t-il, paniqué.

    "- Nhyr, ramène ta tête deux secondes s'il te plaît..." lança Phyl en s'approchant de quelques pas de lui. Il leva sa patte et commença à balayer sa fourrure de haut en bas et de droite à gauche de façon à essayer d'y voir quelque chose, puis il s'arrêta. "Là ! Il a une espèce d'étoile sur le front, avec un rond en son centre... Mais... Il manque des branches à l'étoiles. Il n'a que deux verticales..."

    "- Je n'ai pas vu Noylan avec un quelconque symbole sur lui..." ajouta Nhyr. "Du coup, c'est lequel ?"

    "- Sûrement un de ses sous-fifres." hasarda Krocs, en tentant de suivre la logique.

    "- A-Attends, j'ai une marque moi aussi !?" s'insurgea Nhyr, complètement sous le choc. "M-M-Mais, j'étais même pas au courant moi !!" ajouta-t-il, paniqué.

    Face à l'agitation soudaine du jeune griffon, Phyl recula par réflexe tandis que Krocs s'approcha furtivement pour tenter de le calmer de sa voix douce: "- Hey ! Hey ! Calme-toi, Nhyr... Ce n'est pas comme si c'était la fin du monde ! Tout le monde ici à des marques sur leur corps, que ce soit sous forme de cicatrices, ou sous forme de marques de naissance. Ce n'est pas si grave..." finit-elle en lui faisant un sourire timide et en lui adressant un regard compatissant.

    "- J-Je... oui, tu as raison... Je suppose..." conclut-il en sentant ses sentiments lentement laisser place à un retour à la normale.

    "- Allons dehors quelques minutes si tu veux." proposa Krocs, bienveillante.

    "- Oui, bonne idée. Tu pourrais aussi en profiter pour leur faire visiter un peu tant que tu y es." suggéra Kyrmao.

    "- Je reste ici. J'ai quelques questions à poser encore." affirma Phyl, en jetant un regard neutre vers Kyrmao.

    "- Ça me va." conclut Nhyr, regardant Krocs avec un sentiment étrange en lui de malaise agréable.

     

    Ainsi, le groupe se scinda encore, et le jeune griffon suivit Krocs d'un pas mal assuré. Pourquoi je me sens comme ça ? se demanda-t-il. Je ne suis pourtant pas si émotif d'habitude... Le duo nouvellement constitué passa par le couloir d'où ils venaient, et arriva bientôt en salle des gardes. Immédiatement, Gnion vint vers eux et posa quelques questions, mais Krocs l'avait repoussé gentiment. Elle avait un don pour envoyer les gens sur les roses sans les blesser, pensa-t-il. Puis, les deux quadrupèdes gravirent la longue pente en repassant à côté des très nombreuses lampes à lucioles.

    "- Tu veux repasser par la chambre, ou tu préfères prendre l'air tout de suite ?" demanda Krocs

    "- Prendre l'air. J'ai besoin de souffler un peu." répondit Nhyr, se sentant un peu faible après tout ça.

    "- Bien. Alors je vais te montrer un endroit que j'apprécie. J'espère que tu l'aimeras, toi aussi." A mesure qu'elle parlait, sa voix se perdait en un léger murmure, comme si elle avait un peu honte, ou peur de la réaction du griffon doré.

    Nhyr la suivait d'assez prêt mais n'osait pas avancer avec elle en étant côte à côte. Après tout, il se doutait bien que cela la bloquerait plus qu'autre chose à cause de sa grande timidité. Malgré tout, il se demandait beaucoup de choses à son sujet. Passer un peu de temps avec elle lui permettrait peut-être d'en apprendre encore un peu plus, réfléchit-il sans la quitter des yeux. Enfin, ils arrivèrent à l'entrée du complexe et s'étendait devant eux une infinité de possibilité de lieux à visiter. Mais Krocs choisit de s'arrêter un moment en se retournant vers lui. Elle l'observait avec bienveillance, mais une gêne se lisait sur son visage.

    "- ...Ç-Ça va mieux ?" balbutia-t-elle, apparemment intimidée.

    "- Je... oui. Un peu, merci." répondit Nhyr. "Alors, où allons-nous ?"

    "- Ah! T-Tu... hem, pardon. Je pensais que tu voudrais prendre ton temps pour respirer avant que l'on y aille..." s'excusa-t-elle maladroitement, les yeux vifs. "M-Mais... si tu y tiens, alors nous pouvons y aller de suite. Ce n'est pas très loin d'ici. Un peu plus loin derrière le Pic de Roche, après quelques minutes de marches dans la forêt, on devrait tomber sur un petite clairière bordée d'un bout de montagne où coule une cascade..." Elle le regardait piteusement, comme si elle avait fait une bêtise.

    "- Hey, ne t'en fais pas pour ça, d'accord ?" lui sourit-il. "Je ne vais pas t'en vouloir pour avoir supposé quelque chose. Et puis, ce n'est pas si grave. Je veux bien que l'on s'y rende de suite, montre-moi le chemin."

     

    Krocs lui jeta un dernier regard mêlé d'inquiétude, de surprise et d'insécurité, puis se décida sans plus attendre à mener le pas. Elle l'invita de sa douce voix à le suivre et ne dit plus rien du trajet. Elle fit le tour du Pic, et s'enfonça dans la forêt par un chemin non-balisé entre les arbres. Ces derniers étaient toujours feuillus de leur teinte écarlate. Le soleil commençait déjà à décliner au-dessus d'eux tandis que les nuages prenaient des teintes virant vers l'orangé. Nhyr observait les alentours et pouvait déjà vaguement apercevoir au loin un puits de lumière parmi la végétation. A mesure que le duo avançait, le bruit sourd d'une cascade qui s'écoulait paisiblement venait bercer les oreilles de Nhyr. Le splendide couché de soleil apportait lui aussi une touche de féérie, alors qu'ils faisaient à deux leur chemin vers la clairière verdoyante.

    "- Nous y sommes !" lâcha Krocs en un élan de joie. Elle se mit à courir avec grâce jusqu'aux gros rochers et sauta sur l'un deux avec aisance. "Alors, qu'en penses-tu ?" lui demanda-t-elle, un splendide sourire aux lèvres.

    "- Je... Je dois dire que c'est un très bel endroit... Tu viens souvent ici ?" répliqua Nhyr, en s'approchant de son interlocutrice.

    "- ...Plutôt. Mais la plupart du temps, c'est quand je me morfonds un peu... Cet endroit me permet de relativiser, et d'avancer. Il m'est déjà arrivé de m'y endormir, haha ! Il n'y avait que Gnion pour venir me chercher en pleine nuit pour me ramener au complexe, mais j'aime bien dormir à la belle étoile." Elle leva la tête vers le ciel avec un sourire paisible. "Ça me change de la noirceur de ma chambre creusée sous terre."

    Nhyr l'observait attentivement. Elle semblait ne faire qu'un avec le paysage. Non pas qu'elle s'y camouflait, bien au contraire, mais ici, elle semblait bien plus à l'aise qu'auparavant et avait reprit de l'assurance dans la voix. Cette endroit était peut-être devenu son havre de paix, le seul endroit où elle se permettait enfin d'être elle-même.

     

    "- Je me demandais... Tu as de la famille au complexe ?" commença Nhyr. Krocs le dévisagea alors, puis semblait reprendre l'attitude qu'elle avait au Pic.

    "- Et bien... J-Je..." Elle dévia le regard vers le sol, n'osant plus regarder la boule jaune dans les yeux. "Je n'en ai plus, en fait..."

    Nhyr ne savait pas comment se rattraper. Cela semblait encore être un point sensible pour elle, et en plus de lui avoir rendu sa timide voix, elle semblait être devenue plus tremblante. Il essaya malgré tout de s'excuser de sa maladresse.

    "- T-Toutes mes condoléances... J-Je ne voulais pas...-"

    "- Ce n'est pas de ta faute. Tu ne pouvais pas savoir..." lui sourit-elle tristement. "...Autre chose ?"

    "- Hem... J-Je... vais y réfléchir..." dit-il sans plus y penser. Mais quel idiot je fais ! pensa-t-il en détournant le regard. Bon, voyons... Qu'est-ce que je pourrais bien lui demander...? "Bon, alors à noter : ne pas demander si vous avez de la famille" plaisanta-t-il tout d'abord. "Bien, du coup... tu peux m'en dire un peu plus sur toi ?"

    "- Q-Qu'est-ce que tu veux savoir ?" demanda-t-elle en retour, se renfermant dans sa timidité.

    "- Je ne sais pas... Si tu as vécu la guerre ? Si tu te sens bien ici ? Comment tu ressens les choses à propos de ce qui se trame en ce moment... Des trucs comme ça..." hésita-t-il.

    "- Oh, je vois..." répondit-elle en reprenant un peu d'assurance. "Et bien, mes parents sont morts pendant la guerre, donc je l'ai vécu en quelque sorte... même si j'étais bien trop jeune pour m'en souvenir, et mon frère a disparu peu après. Personne ne sait ce qu'il est advenu de lui, donc on le considère comme mort depuis bien longtemps... Après, la reconstruction qui a suivi le conflit était longue et fastidieuse. On manquait cruellement de vivres et les plus blessés ont heureusement survécus, mais tous ont depuis des cicatrices indélébiles sur eux. Après cette période de stress intense pour tout le monde, tout a retrouvé une forme d'équilibre. Je ne dirai pas que j'ai trouvé ma place au complexe... loin de là même. Je me sens bien plus libre ici qu'avec tous ces gens... Et pour ce qui est de la Meute du Silence, je comprends leurs intensions. La haine les pousse à combattre à nouveau. Ils alimentent une colère inefficace et meurtrière, là où Kyrmao et nous autres avons préférés suivre les pas de Dakalis. Il nous aura au moins laissé sa sagesse pour héritage, ici, au complexe... Hélas, je plains ceux de la Meute qui sont toujours aveuglés par leur soif de vengeance. Si seulement nous pouvions leur ouvrir les yeux..." répondit-elle en observant le couché de soleil. "Mais toi dans tout ça... Comment comptes-tu réellement t'y prendre pour les ralentir, et peut-être même les arrêter, on sait jamais...?"

    "- J-Je... Je pensais avoir besoin de vous. J'aimerai ralentir le moment où une seconde guerre éclatera sur vos terres. J'aimerai sincèrement pouvoir éviter un autre bain de sang. Il faudrait juste que nous nous y mettions tous ensemble. La Meute du Silence est peut-être plus nombreuse que l'armée de la Terre des Aigles aujourd'hui... Mais si je laissai assez de temps au Conseil pour remplir ses rangs, nous aurions sûrement une chance de les vaincre par la violence, même si je souhaite du plus profond de mon cœur que ce conflit ridicule n'arrive jamais à ce stade. Aussi, si le Conseil ne refusait pas leur requête, il n'aurait pas de raison valable, dirons-nous, pour les attaquer. Alors bien sûr, je sais que des individus sauvages ont élus domicile là-bas avant eux et y vivent en paix, mais ce prétexte n'en serait plus un si nous faisions en sorte de leur apporter ce dont ils ont besoin. Ainsi, nos recherches sur le terrain nous permettrait peut-être de découvrir comment la flore de leur habitat évolue, jusqu'à reconstituer par endroit ce qu'ils ont pour lieu de vie. Voilà mon espoir. Je sais que faire quitter une terre à un peuple quand il y est attaché depuis des décennies est difficile, mais cette terre est encore jeune, et c'est le moment d'arranger les choses avant qu'elles n'empirent."

     

    Krocs resta sans voix pendant un long moment, elle lui jetait un regard qui suggérait qu'elle était sur le point de pleurer, simplement émue par les idées du griffon doré.

    "- D-D'où... d'où te viennent ces paroles si... philosophiques...? J-J'ai presque l'impression que tu comprends comment nous fonctionnons ici, dans chaque camp... enfin, que tu essayes en tout cas... Mais pourquoi ? Enfin, je veux dire... Toi, qu'est-ce qui te pousses à vouloir nous aider...?" s'essaya-t-elle tout en balbutiant beaucoup.

    "- Moi, pourquoi je me bats ? Ce n'est pas pour moi que je le fais, non. C'est pour vous. Je veux que justice vous soit faite, et je me suis fait un devoir de vous aider à récupérer vos droits. Mais en fait, si je n'avais pas rencontré Phyl, je ne serai sûrement pas là aujourd'hui à te prononcer de telles paroles. Je ne serai peut-être qu'un pantin à la solde du Conseil, un bon petit soldat prêt à vous combattre sans que l'on ne nous explique rien..."

    "- P-Pourquoi tu dis ça !?" l'interrompit-elle, sous le choc.

    "- Parce que c'est la vérité ! Le Conseil fait des amalgames. Ils nous ont appris à vous considérer comme un seul bloc uni qui désire s'emparer d'une terre où vivent des êtres présentés comme innocents. Ils vous montrent ainsi "coupables" tous autant que vous êtes, vous méprisent et dénigrent votre image face à nous, futurs petits combattants... Ou devrais-je dire, "chair à canons" ? Plus j'y pense, et plus ça devient clair dans mon esprit. Sans Phyl, je n'aurai jamais pu prendre conscience de l'erreur fatale qu'ils ont mis en marche ! Le Conseil inculque la haine envers ceux de la Terre des Ombres, il demande de ne différencier que deux "races", les natifs, et les autres. Les premiers sont victimes des seconds, mais ils s'en contre-fichent. Après tout, ils soutiennent le système des bannissements aveugles de familles entières... Je ne peux plus le nier, et maintenant mon innocence évanouie avec mes anciens préjugés, je ne peux juste plus soutenir leur cause. Et je pense que c'est pour ça que Phyl a fait le choix de partir il y a quelques jours..." poursuivit Nhyr avec une ardeur grandissante.

    "- Wow... J-Je... A-Attends. Phyl... est... parti ? Parti d'où ?"

    "- De la Terre des Aigles, avec moi." affirma-t-il.

    "- ... Non, je veux dire... Si vous êtes "partis", cela veut dire que normalement, vous n'avez plus rien à faire avec le Conseil... Donc comment pouvez-vous obtenir leur accord pour votre mission ?" s'inquiéta Krocs.

    "- Phyl a proposé un compromis à Sayhri. Il tenait particulièrement à vous aider, avec ou sans l'accord de notre professeur. Comme il a dû déjà avoir de nombreux précédents avec celui-ci, ce dernier n'a peut-être accepté que dans une tentative de se débarrasser de Phyl, mais je pense aussi qu'il a dû accepter pour éviter le conflit. Après tout, je me doute bien que personne ne tient à revivre une guerre de sitôt, surtout quand nous ne sommes pas encore prêts..."

    "- ... Je pense qu'on en a déjà trop parlé aujourd'hui... Tout le monde n'a que ça à la bouche, cette guerre prochaine... On ne pourrait pas... changer de sujet ? E-Enfin, si ça ne te dérange pas bien sûr...!"

    "- Je n'y vois pas d'inconvénients. Vas-y, demande-moi ce que tu veux." finit alors Nhyr.

    Ainsi, leur conversation dévia et ils discutèrent le reste de la soirée de sujets diverses, tandis qu'un petit oiseau les observaient dans l'obscurité d'un œil attentif et d'une oreille avide.

     

    ***

     

    Laow était arrivé en Terre des Aigles dans la fin d'après-midi précédente. Il avait retrouvé Waros et lui donna la lettre qui lui était adressée. Le hibou n'avait pas trouvé le temps de lire cette partie, il s'était assoupi avant d'avoir terminé sa pause. Dans la nuit, le dragon semblait grave en répondant à son fils. Laow savait que quelque chose n'allait pas...

    "- Monsieur... Waros ? Vous pouvez me dire pourquoi vous faites cette mine depuis que je suis rentré ?" commença l'oiseau de proie de sa voix la plus effacée.

    "- Je ne sais pas... Le doute s'immisce dans mon esprit depuis la dernière réunion..."

    "- Laquelle ?"

    "- Celle qui s'est tenue dans la matinée, alors que tu te trouvais en Terre des Ombres. Les nouvelles sont mauvaises, très mauvaises... Tu n'as rien remarqué  d'étrange quand tu étais là-bas ?"

    "- Pas spécialement... C'était peut-être un peu trop calme, mais sinon ça avait l'air d'aller, pourquoi ?"

    "- ..." Waros avait les yeux rivés sur sa feuille à peine noircie par le bâton de carbone. "Je... j'ai entendu dire que la Meute du Silence... elle... Elle avait lancé son plan d'action..."

    "- Hein !? Déjà !?!" s'esclaffa Laow en un cri de stupeur. "Mai-mai-mais... Pourquoi maintenant ?" balbutia-t-il, déconfit.

    "- Pour... enfin, à cause de notre décision... ou plutôt, leur décision..."

    "- Comment ça ?"

    "- La Meute voit en Nhyr et Phyl un moyen de nos mettre à dos les habitants de la Terre des Ombres... Nous sommes aux prémices de la guerre, Laow. Elle est si proche à présent..." déplora le dragon éclairé d'une simple bougie de cire.

    "- Allons Waros..." s'essaya Laow en allant se poser près de lui. "Il ne faut pas t'en faire pour Nhyr et Phyl, ils sont bien entourés ! Ils ne devraient pas...-"

    "- Laow..." l'interrompit Waros d'un ton ferme.

    "- ...O-O-Oui...??"

    "- Garde un œil sur Nhyr. Je sais ce que je vais lui écrire... Je sais qu'il m'a demandé conseil sur certaines choses, mais ce ne sont plus que des sujets annexes à présent. Je ne peux plus m'adresser de père-à-fils. Je vais lui donner mes instructions, il devra les suivre à la lettre. Je sais déjà ce qu'ils vont essayer de faire, nous devons faire vite pour le prévenir. Laow, va te reposer, tu vas avoir une longue journée demain..."

     

    ***

     

    Juste après le discours délivré par Nhyr, dans le complexe, la lionne et le tatou entretenaient une conversation discrète à côté du tigron.

    "- Hey... Python, tu as des nouvelles des autres ?" demanda la lionne, un peu inquiète.

    "- Ouais, rassures-toi. Je vais aller les voir juste après, je me demande simplement si ces deux petits dragons ne les intéresseraient pas... Tu penses pouvoir obtenir des infos de la part des gens là-bas ? J'ai un peu de mal à les apercevoir avec tout ce monde qui s'en va, et puis... on a mieux à faire." commença le tatou. "Kahily, arranges-toi pour rester au complexe pour obtenir le plus d'infos sur eux. Je pense que ça permettra à Cypher d'être à l'abri du courroux de ces trois tyrans pour un temps..."

    "- Oui, je l'espère... Je n'aime pas l'idée de devoir me plier à leurs règles, mais c'est bien pour lui que je fais tout ça..." soupira la mère qui regardait l'enfant d'un œil emplit de souffrance.

    "- Allez, t'en fais pas Kay', je suis là pour toi moi aussi. Ils n'ont pas à s'en prendre à Cypher pour t'impliquer, après tout... Pas vrai ?" ajouta Python, l'air rassurant.

    La lionne acquiesça, la mine plus déterminée: "- Viens Cypher, on va aller voir des amis." poursuivit Kahily, un sourire maternel aux lèvres.

    "- Hm...? D'accord !" acquiesça le petit tout heureux, il suivit gentiment sa mère tandis que cette dernière fit un signe de tête au tatou qui prit la direction opposée à la sienne. L'un sortit du complexe rejoindre la Meute du Silence en secret tandis que l'autre allait s'arranger pour en apprendre un maximum sur les nouveaux venus. Un vrai travail d'équipe pensa Kahily.

     

    Un peu plus tard, Python rejoint Zyn, Loyd et Konrhad dans l'antre pour prendre des nouvelles sur les différents plans d'actions.

    "- Yo ! C'est moi." lança le tatou en entrant dans l'espèce de caverne en terre convoitée. "Alors, vous en êtes où ?"

    "- Pour l'instant ? Nous t'attendions. Au fait, aurais-tu des infos à nous apporter à propos de deux jeunes élèves des Terre des Aigles venus récemment...? On a besoin d'eux pour notre plan." commença Loyd d'une voix caverneuse.

    "- Oui. Ils sont en ce moment même au Pic de Roche, mais malheureusement pour vous, vous ne pouvez pas vous y rendre, vous. Vous seriez chassés. Et puis, si jamais je suis vu avec l'un de vous en de bons termes, je serai chassé moi aussi, donc ne prenons pas de risques inconsidérés, voulez-vous ? Du coup, c'est quoi le plan ?"

    "- Je vais tuer mes fils, et ces impertinents de messagers à deux balles seront les supposés tueurs." répondit Zyn sur un ton démoniaque, le regard venimeux.

    "- C-C-Comment !?! Attends... Mais, pourquoi !? Il s'est passé quoi encore !?"

    "- Mes affaires de familles ne te regardent pas que je sache, Pyt', donc tu serais prié de garder ta curiosité pour les autres." cracha Zyn avec rancœur. "Maintenant, vient. Il est temps d'aller leur rendre une petite visite..."

    "- Je suis déçu, je ne suis même pas invité à la fête..." ironisa Konrhad en rigolant ensuite d'un rire malsain.

    "- Part devant Zyn, je te rejoins ..." dit faiblement le tatou au loup le temps de se remettre de ses émotions. "Allez, un peu de courage, Python... C'est pour sauver ce monde de ces ingrats que tu fais ça..." se murmura-t-il les yeux fermés, comme pour se donner du courage face à la tâche inconcevable à laquelle il allait être confronté.

     

    La nuit commençait à tomber quand le tatou dépité et le loup jubilant d'avance arrivèrent finalement dans la clairière au socle de pierre et aux quelques sapins majestueux. Cependant, personne ne semblait être passé par là depuis un très long moment. Aucunes traces fraîches de quoi que ce soit ne pouvait être perçus.

    "- C'est... C'est pas possible ! Les lâches !!! Hamel, si je t'attrape, tu es tellement mort." cracha Zyn, envahit par la haine.

    "- Hey ! Au lieu de rager bêtement, tu devrais peut-être essayer de les chercher avec tes sens, tu ne penses pas...?" essaya d'une voix modéré le tatou.

    "- Tss... Je ne peux pas, tu le sais bien. Mes sens ne sont plus ce qu'ils étaient ! Depuis tout ce temps tu aurais pu le retenir. Fais-le toi, tien ! Rends-toi utile un peu !" ordonna Zyn en fusillant son acolyte du regard.

    "- ... Ha ! Très bien..." lâcha Python, énervé par la remarque et lassé de n'être considéré que comme un larbin, bon à rien de plus qu'à jouer le pigeon voyageur et la taupe, - le comble pour un tatou - au Pic avec Kahily.

    Il se mit à renifler le sol avec plus d'attention, puis il huma l'air pour lever le nez vers un petit oiseau qui observait la scène en silence. C'était un hibou qui semblait complètement terrorisé par quelque chose, mais quand Zyn lui demanda:

    "- Qu'est-ce que tu regardes comme ça ? T'as trouvé quelque chose ? Y'a quoi là-haut ?"

    Il paniqua intérieurement mais fit mine de rien : "- J-Je.... Hm, non. J'ai juste cru voir un truc, mais il n'y a rien là-haut. Et désolé de te décevoir, mais ça fait déjà un long moment qu'ils sont partis. D'autant que la terre par ici ne laisse pas vraiment d'empreintes, donc ça risque d'être compliqué de trouver où ils sont partis. Va falloir abandonner ton idée pour aujourd'hui." souffla Python, pour son plus grand soulagement personnel.

    "- Ha ! Non, sûrement pas ! Ou du moins, pas si vite." Il marqua une pause et s'approcha du tatou l'air mal léché. Il l'empoigna par la gorge et lui offrit son air le plus horrifiant. "Je veux... commença-t-il d'une voix ferme et glaciale, que tu m'amènes ces crétins de dragons cette nuit au repère. Démerde-toi pour les kidnapper sans les tuer, amadoue-les comme tu aimes si bien le faire monsieur-j'aime-la-manière-douce, ou passe à quelque chose de plus offensif, je m'en fous ! Choppe-les tous les deux ce soir, et si tu trouves mes lâches et bons à rien de fils, prends-les avec toi !!!! SUIS-JE CLAIR !?!?"

    Apeuré par la folie flagrante du loup et sous l'étreinte de plus en plus pressante de la patte qui torturait sa gorge, il acquiesça d'un vif hochement de tête, le visage exprimant sa douleur. Le tyran le lâcha alors et s'en alla rejoindre les deux dragons dans leur repère en vociférant dans sa barbe sans autre forme de procès.

     

    Enfin seul, Python se permit de montrer ses faiblesses. Il se laissa tomber sur le ventre, encore haletant et tremblant. La nuit avait à présent pris le dessus, les étoiles attiraient son regard troublé par un vertige.

    Pourquoi faut-il supporter des êtres comme eux pour arriver à faire ce qui est juste ? Enfin, suis-je seulement encore juste là-dessus...? réfléchit Python. Peut-être que pas ? Je sais, le doute est source de désaccord, mais aussi source de changement... Si seulement j'avais un moyen pour me renseigner sur tout ce qu'il se passe un peu partout... Par exemple, la Terre du Torrent, on en parle jamais, pourtant elle est dans chacune des décisions prises par l'ensemble du Conseil des Sages et de l'Assemblée du Torrent... Hélas, puis-je seulement échapper à ces trois-là sans risquer la vie de Kahily et Cypher...? Ah! si seulement...

    Après un moment d'hésitation, il se remit en route pour le Pic. Il souhaitait avoir un moyen d'éviter un meurtre, mais il ne pouvait se résoudre à mettre en danger la vie des habitants. Il devait agir, coûte que coûte. Après tout, les petits dragons ne devaient pas mourir, juste être capturés en attendant la suite des évènements. S'il arrivait à les convaincre de venir gentiment avec lui en leur expliquant la situation, peut-être que... Non, il ne pouvait pas faire ça. Tout leur dire revenait au même que de risquer de griller sa couverture. Alors, comment devait-il s'y prendre...? Avant de vraiment y avoir réfléchit plus en profondeur, il se trouvait déjà devant l'entrée du complexe.

    "- Au moins, l'avantage d'être une sorte de tatou, c'est que cette pente se descend facilement..." souffla-t-il à demi-voix.

    Il entendit quelque part derrière lui un très léger bruissement dans les branches des arbres. Peut-être le hibou de tout à l'heure l'avait suivit ? Ou peut-être était-ce encore Gnion qui sortait la nuit Noylan-sait-pourquoi...

    Le tatou se roula ainsi en boule et se mit à dévaler le tunnel à toute allure sans plus se soucier que ça de l'origine de ce son nocturne. Il ralentit en approchant de la partie pour les étrangers au complexe et sentait son cœur bondir dans sa poitrine. Il redoutait ces instants intenses qui pouvaient facilement mal tourner...

    Il avança aussi doucement que possible dans l'obscurité, et à l'aide de ses longues oreilles et à de très légers bruits de langue, il essayait de détecter son environnement telle une chauve-souris en alerte.

    Bientôt, il se trouva prêt des lits et ne vit que le jeune griffon qui avait fait son speech précédemment, mais aucune trace du dragon vert. Python savait qu'il pouvait se servir de son statut de "membre du complexe" pour l'amadouer, même s'il était très retissant sur le sujet.

    Il se décida tout de même à enfin agir. Il prit le temps de respirer un grand coup, une boule dans la gorge et le cœur tambourinant partout dans son corps tremblant, avant de se lever sur ses deux pattes arrières aisément, puis il glissa ses pattes avant sous le corps plongé dans un sommeil qui ne semblait pas prêt de prendre fin. Une fois le griffon bien installé dans ses bras, Python se dirigea vers le couloir avec sa vue car ce dernier était encore éclairé par la lumière faible des lampes à lucioles, contrairement à celles dans la chambre qui étaient vides. Il tendit l'oreille au moindre bruit susceptible de l'alerter, mais rien. Tout semblait lui sourire cette nuit-là vu qu'il ne croisa personne au début.

     

    Néanmoins, dès qu'il mit un pied en dehors du complexe avec le petit griffon dans ses griffes placides, il fut arrêté par le petit hibou qu'il avait aperçu. Il le fusillait des yeux et paraissait même prêt à en découdre en quelque sorte.

    "- Hey, calme-toi d'accord...?" murmura le tatou au rapace nocturne. "Disons juste que je fais un emprunt, ok ? Je n'ai pas le choix, c'est lui ou tous ceux qui vivent ici... S'il te plaît, n'interfère pas dans mes affaires" supplia-t-il, arborant un regard de chiot en détresse. "Promis, demain, il sera aussi libre qu'il l'a toujours été... mais pas avant."

    Le hibou renforça son air mauvais, il refusait d'accepter des conditions si dérisoires sans avoir la garantie que le tatou tienne vraiment parole.

    "- ... Bon, ok. Tu peux me suivre si tu veux, mais reste discret, d'accord ?" négocia Python par peur que quelque chose de plus grave n'arrive s'il n'accepte pas sa compagnie.

     

    Comment allait-il réagir si le dragon vert l'apprenait ? Et où se trouvait-il d'ailleurs ? se demanda le tatou le regard sombre. Et si Kahily venait à savoir ce que Zyn l'avait forcé à faire, comment réagira-t-elle, elle aussi ? paniqua-t-il davantage. ...J'espère juste que tout ira bien...


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